Gabriel Dumouchel, Ph.D.

Cet été, j’ai soumis un texte au sujet du numérique et des bibliothèques scolaires du Québec à Argus, une revue québécoise des professionnels de l’information documentaire. Mon texte faisait suite à une conférence que j’avais présentée en novembre 2013 lors du Congrès des milieux documentaires du Québec. Prenez note que j’ai écrit ce texte et fait réaliser les illustrations AVANT que n’explose la controverse du ministre de l’Éducation du Québec Yves Bolduc à propos des livres dans les bibliothèques scolaires. D’autre part, comme vous pouvez le constater juste en lisant le titre, j’adore jouer avec les mots et je tiens à remercier la revue Argus de m’avoir donné carte blanche pour ma rédaction. Cependant, étant donné que cette revue ne publie malheureusement pas son contenu en ligne, je rends donc disponible sur mon site le manuscrit de mon texte, avec en prime les illustrations en couleur de la talentueuse Mélanie Leroux que je remercie au passage.

 


Le numérique, un levier des bibliothèques scolaires pour ne plus attendre le « MELSsie »

Par Gabriel Dumouchel, doctorant en psychopédagogie, Université de Montréal

Résumé : Puisque les technologies numériques tendent inexorablement vers l’omniprésence dans les écoles du Québec, la bibliothèque scolaire doit prendre l’initiative pour être à l’avant-garde de cette vague plutôt que d’attendre le « MELSsie » et décrier son inaction face aux problèmes rencontrés sur le terrain. La clé réside selon nous dans la promotion informelle, autonome et locale des services numériques offerts, plus particulièrement en lien avec l’enseignement des compétences informationnelles et le développement d’une expertise dans l’utilisation des livres et manuels numériques qui seront bientôt incontournables en éducation. Cela est d’autant plus primordial que plusieurs écoles hésiteront à confier cette tâche à des parents bénévoles responsables de bibliothèques. Cet article propose donc quelques pistes de solution pour promouvoir et solidifier la grande contribution que les bibliothèques scolaires peuvent apporter pour mener à bien la mission de l’école québécoise par l’entremise de l’utilisation des technologies numériques.

Introduction

Ordinateurs portables, tableaux blancs interactifs, tablettes tactiles, livres et manuels numériques, applications, etc., un véritable tsunami numérique déferle sur les écoles québécoises dans un désordre organisé. On implante, on transplante, on se plante, on adapte, on invente, bref l’intégration des technologies de l’information et de la communication (TIC) en revient à être un mode « béta perpétuel » à l’échelle scolaire. C’est une course à l’insertion des plus récentes technologies dans les écoles, une course à laquelle participent ministères, directions, corps enseignant, parents, élèves et bien entendu le personnel des bibliothèques scolaires.

D’un point de vue général, la bibliothèque scolaire se veut entre autres le prolongement de la classe pour l’enseignant et un lieu de recherche, de développement du sens critique, d’enrichissement, d’apprentissage pour l’élève. L’expertise du personnel des bibliothèques scolaires est d’ailleurs indispensable pour entre autres assurer le développement des collections et le lien entre le Programme de formation de l’école québécoise et les ressources documentaires appropriées qu’il exige, mais aussi de faire la promotion et d’assurer la mise en valeur de la bibliothèque (FPPE-CSQ, 2013). Ce dernier rôle est capital afin que les services offerts soient connus et utilisés par les usagers du milieu scolaire. Mais considérant le statut précaire et peu épaulé du personnel des bibliothèques scolaires, il s’agit en fait du nerf de la guerre. Par conséquent, il ne faut malheureusement (ou heureusement, c’est selon) plus dépendre des réactions du Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) suite aux appels de détresse ou de frustration envoyés de façon récurrente par les bibliothèques scolaires depuis bon nombre d’années (APSDS, 2014). En d’autres termes, il ne faut plus attendre le « MELSsie » ; il faut prendre l’initiative. Et celle-ci réside actuellement dans trois sphères du numérique qui sont complémentaires. Premièrement, les compétences informationnelles représentent une expertise déjà acquise chez le personnel des bibliothèques scolaires ; il reste à bien développer une approche simple et efficace qui permet de les enseigner aux élèves et enseignants qui naviguent sans relâche sur le Web. Deuxièmement, il faut miser sur le développement indépendant d’une expertise dans le domaine du choix et de l’intégration pédagogique des livres et manuels numériques. Enfin, les services numériques de la bibliothèque scolaire doivent être promus par l’entremise d’actions informelles, autonomes et locales. Les prochaines sections détaillent comment réaliser des actions concrètes en vue d’atteindre les objectifs de ces trois sphères.

Le MELSsie dans le feu de l'inaction

Le MELSsie surpris ici dans le feu de l’inaction

Les compétences informationnelles et la bibliothèque scolaire : un couple inséparable

Chercher de l’information sur Google est sans contredit devenu la norme chez les élèves du primaire et du secondaire. Or, plusieurs études démontrent que bon nombre d’entre eux ne sont pas compétents pour le faire, ni pour évaluer et utiliser correctement l’information trouvée (voir Gossen et Nürnberger, 2013 ; Julien et Barker, 2009). La formation en bibliothéconomie et sciences de l’information fait du personnel des bibliothèques scolaires des professionnels tout désignés pour être impliqués dans le développement des compétences informationnelles en milieu scolaire. Pour s’assurer de fournir une formation dont l’impact sera plus important qu’un simple atelier ou un guide de recherche d’information sur le Web, il serait opportun de les concevoir et de les mettre en œuvre en partenariat avec les enseignants et les élèves. Cette collaboration permettrait non seulement de partager la lourdeur de telles tâches, mais aussi de répondre aux besoins réels des acteurs du milieu. Dans un partenariat convivial, ces derniers sont bien placés pour identifier les compétences informationnelles lacunaires et comment une formation en ce sens pourrait être à la fois motivante et utile pour les gens concernés.

Les livres et manuels numériques scolaires : un filon d’ores et déjà exploitable

Pour prolonger la mission de la bibliothèque scolaire face aux livres et manuels scolaires en format papier, il faut logiquement qu’elle devienne une plaque tournante de l’utilisation efficace de ces documents en version numérique dans les écoles primaire et secondaire du Québec. Son personnel se doit de développer dès que possible une expertise dans les divers formats et documents disponibles sur le marché, en plus de savoir guider les écoles pour les questions des droits d’auteur qui régissent ces nouveaux documents et leurs achats. Ce positionnement stratégique est primordial alors que plusieurs écoles ne pourront pas indéfiniment confier cette tâche à des parents bénévoles responsables de bibliothèques qui ne possèdent aucune connaissance à ce sujet. Les diverses zones grises qui touchent actuellement l’achat, l’utilisation et la conservation des livres et manuels numériques dans les écoles du Québec représentent donc une grande opportunité pour le personnel des bibliothèques scolaires.

Prenons par exemple la situation des manuels numériques au Québec. Quels sont les modèles d’affaires des maisons d’édition qui en offrent ? Quels manuels sont approuvés par le MELS ? Est-il possible de procéder à des prêts numériques avec ces maisons d’édition ? Est-ce que les parents et les enseignants peuvent acheter des manuels numériques usagés pour réduire les coûts ? À ce sujet, Sébastien Stasse (2013) signale que pour 5 maisons d’édition québécoises de manuels scolaires numériques (CEC, Grand Duc, Pearson Éducation, Chenelière Éducation, ERPI), il y a 5 formats différents, bref qu’il n’existe aucune norme ou standard commun. Parallèlement, on remarque actuellement que ces maisons d’édition scolaires ont tendance à ne pas préciser que leurs manuels sont approuvés par le MELS, mais bien qu’ils sont conformes à la progression des apprentissages du MELS. La nuance est capitale. Cette qualification signifie que ces outils ne sont pas encore explicitement approuvés par le ministère. Enfin, la question du prêt de manuels numériques n’est pas encore claire tandis que contrairement à leur version papier, l’achat de manuels numériques usagés paraît impossible pour l’instant (Ouimet, 2013). Par leur expertise, les bibliothécaires ont donc l’opportunité et le potentiel de jouer un rôle d’intervenants pivots pour guider les enseignants dans le choix des manuels numériques.

Un constat similaire peut être fait avec les livres numériques en milieu scolaire. Depuis la mise en place dès 2004 du Plan d’action pour la lecture à l’école, le personnel des bibliothèques scolaires doit contribuer à « améliorer l’accès à des ressources documentaires et littéraires variées » (APSDS, 2014, p. 8). Or, les livres disponibles dans les bibliothèques des écoles commencent de plus en plus à passer des tablettes statiques aux tablettes tactiles. Certes, bien que les achats de livres numériques augmentent, ils côtoient et complètent encore les livres imprimés. Cependant, l’utilisation de ces écrits dématérialisés dans les écoles présente des défis majeurs, non seulement dans le choix éclairé des documents, mais aussi dans l’aspect juridique de leur usage. À ce titre, la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec (2014) a récemment décrié les achats illégaux et le piratage d’ouvrages numériques dans les écoles, conséquence directe d’un vide juridique créé par l’implantation rapide des tableaux blancs interactifs en milieu scolaire. L’absence de licence d’utilisation pour ces livres met potentiellement les enseignants qui les achètent dans l’illégalité. Ainsi, le personnel des bibliothèques scolaires ne peut peut-être pas régler entièrement et seul cette situation problématique, mais il peut alerter et guider les acteurs concernés.

Promouvoir les services numériques de la bibliothèque scolaire

En plus de cibler ses forces dans le numérique, il importe que la bibliothèque scolaire y fasse la promotion de ses services de façon informelle, autonome et locale. Certes, cette approche ne diffère pas grandement de ce que le personnel de ces établissements a dû faire au cours de trois décennies de délaissement, d’isolement et de précarité. Cependant, le numérique permet théoriquement de changer la donne, de prendre l’initiative, d’ajouter au très important développement des collections le développement des connexions. Il faut que la bibliothèque scolaire se rende virtuellement aux usagers, que ses services numériques soient promus dans des lieux d’échanges informels de plus en plus prisés par les enseignants du primaire et du secondaire. Pour ce faire, le personnel des bibliothèques scolaires peut notamment participer activement dans des groupes d’intérêt sur Facebook comme Les TIC en éducation qui compte plus de 6000 membres ou même fonder des groupes d’intérêt centrés sur le partage de leur expertise à propos des compétences informationnelles et des manuels et livres numériques en milieu scolaire.

Cette approche est une promotion par l’action, par l’implication. On répond aux questions posées par les praticiens à la recherche de ressources documentaires pour leurs activités d’enseignement. C’est en complémentarité de la veille informationnelle qui se veut surtout comme un produit fini présentant une sélection prédéterminée de ressources potentiellement utiles à des fins pédagogiques et didactiques. Or, dans un contexte de demandes ponctuelles et précises de documentation par l’entremise de groupes d’intérêt numériques, on peut mettre en place un service informel de référence virtuel proactif et réactif. On troque le produit fini pour le produit continu.

Enfin, il importe aussi que les services de la bibliothèque scolaire soient promus d’une manière mariant le physique et le numérique. Ainsi, des codes QR lisibles par les tablettes tactiles et téléphones intelligents des enseignants et élèves peuvent être affichés à des endroits stratégiques au sein d’une école. Les usagers pourront alors connaître les nouveautés disponibles à la bibliothèque ou encore visionner des capsules vidéo de critiques de livres produites par des élèves.

Le numérique, un levier pour les bibliothécaires scolaires

Le numérique, un levier pour les bibliothécaires scolaires

Attendre le « MELSsie » ou Google, c’est du pareil au même

En somme, la bibliothèque scolaire ne doit plus attendre le changement, elle doit le prendre en charge. Car force est d’admettre que le « MELSsie » ne viendra probablement pas et rien ne sert au personnel des bibliothèques scolaires de jouer les Vladimir et Estragon en attendant Google. Le numérique permet de réaliser des actions informelles, autonomes et locales pour remplir le rôle documentaire et littéraire des bibliothèques scolaires. Et bien qu’un appui et une reconnaissance clairs de la part des instances décisionnelles se fassent toujours attendre, mieux vaut pour le personnel de cette grande institution de se concentrer à faire profiter les enseignants et les élèves de son expertise. C’est en les impliquant dans la mise en œuvre des différents services offerts par la bibliothèque que le personnel sera appuyé et reconnu par les gens les plus importants dans leur travail : les usagers, ces fiers partenaires qu’on pourrait aussi nommer dans ce cas les « usagissants ».

Références

Association pour la promotion des services documentaires scolaires. 2014. La bibliothèque scolaire : les défis du XXIe siècle. Montréal (Québec) : APSDS.

Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec. 2014. Acquisition illégale de livres numériques dans les écoles du Québec. Montréal (Québec) : CBPQ.

Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec (CSQ). 2013. Enquête sur la situation des bibliothèques scolaires. Montréal (Québec) : FPPE-CSQ.

Gossen, T. et Nürnberger, A. 2013. « Specifics of information retrieval for young users: A Survey », Information Processing and Management, vol. 49, no 4, pp. 739-756.

Julien, H. et Barker, S. 2009. « How high-school students find and evaluate scientific information: A basis for information literacy skills development », Library & Information Science Research, vol. 31, no 1, pp. 12-17.

Ouimet, L.-P. 2013. Manuels scolaires électroniques : trop chers et peu fiables ? Montréal (Québec) : ICI Radio-Canada.

Stasse, S. 2013. Le livre numérique en éducation, mirage ou réalité. Montréal (Québec) : Auteur.

Illustrations: Mélanie Leroux ©

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  • Audrey M

    Bonjour,

    article très intéressant. Quel est aujourd’hui la position du Québec concernant l’intégration du numérique dans les bibliothèques scolaires un an après ces préconisations ? Avez-vous noté une évolution dans la pratique?
    Je suis à disposition pour tout échange.
    Excellente journée,

    Audrey M.
    Chargée de veille et d’études, France.

    • Bonjour Audrey! Merci pour votre appréciation! 🙂

      Je sais qu’il y a eu plusieurs rencontres d’un Comité de travail du ministère de l’éducation du Québec sur la question du livre numérique en milieu scolaire depuis l’automne 2014 (http://apsds.org/?p=7173). Je vous invite à communiquer avec l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires qui pourra répondre plus clairement à votre interrogation (email: apsds@apsds.org / Twitter: @apsds_).